Vente sur requête
Dans le jardinet, un petit groupe est déjà assemblé. L’huissier installe une table basse sur une autre un peu plus large, afin de dominer les débats. Dès les premiers objets exposés – des tasses, des pots à épices, une poissonnière, des plats de toutes sortes, le dialogue entre le public et l’adjudicateur est d’une familiarité croustillante :
— Cinq pots en étain ! Enfin… six pots. Quand on aime, on compte pas. Mise à prix, six euros !
Grand silence dans l’assistance, puis une voix fait :
— Deux !
L’huissier : Tu t’fous d’moi ? Moi aussi, j’ai la télé. J’rentr’chez moi la r’garder, si tu veux !
Une autre voix : Est-ce que t’as mis l’jus d’dans ?
Une autre : Et l’calva ?
Cela va durer comme ça deux heures, avec des passages d’une trivialité plus appuyée quand on évoquera le cannage percé d’une chaise, ou quand l’huissier se ceindra d’un tablier de cuisinière. Mais en même temps, de part et d’autre, une certaine réserve. Les phrases viennent à petites bouffées pour réchauffer l’atmosphère, les haleines fument. Une barbotine vert amande ne déchaîne pas l’enthousiasme. On lui ajoute un plat à poisson breton qui ne soulève pas davantage de passions, quand une petite fille s’exclame :
— On l’prend pour mamie, elle a l’bol pareil !
Et on le prend pour mamie. Les tableaux de l’école de Barbizon qu’annonçait le journal sont deux croûtes infâmes. On les a vus en pénétrant dans la maison, un peu intimidé, sans trop savoir si cela se faisait. Cela doit se faire, puisqu’on vous laisse regarder.
Côté coulisses, le spectacle est plus triste. Les héritiers sont là, dans les courants d’air, attendant qu’on brade à dix ou quinze euros tous les objets familiers. C’est une lente incinération, ces poussières de vie qui s’envolent une à une, estimées à leur juste prix, celui de l’envie des autres, quand elles devaient enfermer tant de choses, de gestes, de goûts et de manies. La friteuse et les petits sabots en porcelaine, le fer à repasser, les manches à gigot et le nécessaire à fumer. Tout cela se disloque, s’effondre, et sous la bonhomie des commentaires, c’est une tragédie mezza voce.
— On fait un lot. Dix euros ! Personne ? tant pis, j’ai tout mon temps. On détaille !
On détaille en effet. Les objets se dispersent, et vont rejoindre peu à peu le coffre des voitures rangées au long de la route. C’est simple, et souvent drôle, cette petite mort à l’encan. L’après-midi s’amenuise. Un brouillard gris a gagné toute la plaine.